Uma pesquisa sobre a ignorância dos indivíduos em relação a assuntos centrais para a democracia foi divulgada no último dia 29 de outubro pelo jornal inglês The Guardian. Os números anunciados, relativos a 14 países da OCDE, são absolutamente preocupantes e merecem grande atenção de nossas sociedades. Nos EUA, por exemplo, as pessoas sobrestimam o número de muçulmanos em 15 vezes (15% contra 1%); na Grã Bretanha, a média da população acredita que há 24,4% de imigrantes no país quando o número real é de 13%, uma diferença de 88%; na Itália, onde a taxa de desemprego é de atualmente 12%, os cidadãos a enxergam em inacreditáveis 49%. Ainda que tendo uma qualidade discutível, a pesquisa do instituto inglês Ipsos Mori deve servir como um grande alerta e estimular ações de combate a ignorância. Esboçamos nesse artigo uma dupla via para o fazer.


Une partie importante de la population de plusieurs pays démocratiques se trompe de façon significative à propos des chiffres concernant des sujets centraux pour le débat politique, comme l’immigration, la religion, l’emploi ou l’accouchement des jeunes filles. En Grande Bretagne, par exemple, la moyenne de la population croit qu’il y a 24,4% d’immigrants dans le pays, quand ils ne sont réellement que 13%, un écart de 88%. Les étasuniens, quant à eux, surestiment le nombre de musulmans 15% contre 1%. En Italie, où le taux de chômage s’élève à ce moment à 12%, les citoyens l’envisagent à incroyables 49%. Les français, à leur tour, imaginent vivre dans un pays où 12% des filles entre 15 et 19 ans accouchent à chaque année, quand dans la réalité elles ne sont que 0,6% à le faire, une différence de 2000%.

                Ceux-ci sont quelques-uns des préoccupants résultats d’une enquête réalisée en août, avec plus d’onze mil personnes de 14 différents pays de l’OCDE, par la société de recherche anglaise Ipsos Mori[i]. Leur publication par le quotidien anglais The Guardian le dernier 29 octobre[ii], répercutée dans plusieurs véhicules de la presse européenne, collabore à mettre à nouveau en scène un des principaux problèmes des démocraties représentatives contemporaines, pourtant couramment relégué à un deuxième (ou troisième, quatrième…) plan : le haute niveau d’ignorance de leurs citoyens par rapport à des sujets souvent centraux pour la démocratie et pour les processus électoraux[iii].

« La première étude internationale à regarder ces perceptions erronées dans plusieurs domaines et pays » – pour reprendre ici les mots de Bobby Duffy, directeur responsable pour les recherches sociales d’Ipsos Mori – doit néanmoins être analysée avec beaucoup de précaution. D’un côté, en effet, par son échelle même et par la diversité des pays concernés, l’étude indique que ce phénomène d’ignorance n’est pas ponctuel, bien au contraire, et doit ainsi être une préoccupation majeure pour le développement des futures politiques publiques. D’un autre, pourtant, la méthodologie de l’enquête et le fétiche classificationniste auquel elle adhère, avec la construction d’un « index de l’ignorance » à partir de tellement peu de données, contribue plus pour la construction des caricatures que pour une compréhension plus profonde du problème. Si l’on ne doit ainsi pas fermer les yeux pour la gravité de ce que l’enquête suggère, il faut plutôt l’envisager comme une source de lumière faible qui ne sert que pour nous donner des pistes.

Les problèmes d’abord. Comme l’avait admis Bobby Duffy lui-même il y a à peu près un an, au moment de la publication d’une enquête similaire limitée aux anglais, « il y a des problèmes de mensuration et de définition »[iv]. Bien entendu, toute enquête par questionnaire pose en effet une série de difficultés liées non seulement à sa construction, mais aussi à l’utilisation même de cette méthode. Cela ne veut pourtant pas dire que tous les questionnaires aient la même qualité et qu’il ne soit possible de minorer et/ou de contrôler les biais introduits. L’ambition d’Ipsos Mori de concilier l’utilisation des « méthodes BQC (Better, Quicker, Cheaper) »[v] et la réalisation d’une enquête plurinational touchant plusieurs sujets s’est en effet matérialisée dans un questionnaire de mauvaise qualité, rendant ainsi ces « tâches de contrôle » beaucoup plus compliquées. Ces points sont, certes, problématiques, mais n’invalident totalement les indications données par l’institut anglais.

La critique de l’enquête étant ainsi indispensable, l’importance de la question exige néanmoins qu’elle soit réalisée d’une façon constructive, sans la hâte que pourrait emmener à un simple abandon de ses résultats où à leur acceptation passive. En dépit des tous les possibles problèmes la concernant, il paraît clair qu’il y a quelque chose ne va pas bien quand les populations des pays dites développés commettent des erreurs aussi graves sur le pourcentage d’immigrants, de musulmans ou des gens au chômage. Il ne serait d’ailleurs pas absurde d’imaginer que si les questions touchaient des sujets un peu plus complexes, comme la structure institutionnelle des états ou le fonctionnement du système politico-électoral, les résultats seraient encore plus angoissants. Il nous semble ainsi que, si l’on envisage l’ignorance des citoyens à propos de la réalité sociale comme un obstacle pour l’approfondissement des démocraties, on ne peut pas ignorer ce grand signal d’alerte que représente cette enquête. Il paraît que l’on n’aurait d’autre choix que de mettre la compréhension de cette question et son affrontement dans une place centrale de nos vies, quitte à laisser notre futur assujetti à l’empire de l’ignorance et des préjugés.

Dans un article paru dans le Guardian le jour même de la publication de l’enquête[vi], Bobby Duffy esquisse quelques explications pour les écarts entre les perceptions des gens et la réalité. Il argumente qu’il y a un manque de compréhension des questions par des interviewés et aussi des difficultés d’un grand nombre avec les maths, tout en mettant pourtant l’accent sur des facteurs à caractère plutôt cognito-psychologique, comme l’ « ignorance rational » – les gens n’auraient pas d’intérêt à s’informer à cause de leur faible influence – et l’ « emotional innumeracy » – les préoccupations des gens influenceraient beaucoup leurs réponses. Il affirme ainsi que, « selon leurs analyses », les niveaux nationaux d’éducation et les comportements de la presse n’expliqueraient pas le problème, qui serait plutôt lié à la perception d’impotence des individus.

Sans vouloir réfuter l’hypothèse de Duffy, on ne peut néanmoins pas laisser de s’interroger sur quoi ces analyses évoquées sont fondées. Si les chercheurs d’Ipsos Mori disposent des données complémentaires qui puissent éclaircir l’hypothèse, il serait vraiment intéressant que la compagnie de recherche les rend disponibles. Si, à l’inverse, telle analyse ne repose que sur un croisement des hypothèses théoriques à caractère cognitif avec ce genre d’enquête quantitative d’une certaine faible rigueur méthodologique, on doit plutôt la classer du côté des opinions ou, pour utiliser un terme courant dans la sociologie, des prénotions.

Quoi que ce soit, pourtant, la consistance de l’hypothèse de Duffy, on aimerait ici proposer une double voie pour attaquer cette question de l’ignorance. S’appliquant d’une part plus particulièrement aux individus, et concernant d’autre part la société d’une façon générale, nous proposons des efforts de contestation des mythologies, de développement de l’exercice du doute, d’écartement systématique des toutes les prénotions. Pour évoquer Bachelard, il faut tout d’abord « comprendre que l’on ne comprend pas » pour ensuite pouvoir construire les bonnes questions, qui ne sont pas données, et enfin se mettre à la quête des réponses.

Pour ce qui touche les individus, l’exercice n’a rien de simple : il faut en effet déjà se rendre compte que, en dépit des circonstances et des contraintes établies, sommes nous qui faisons l’histoire, ici et maintenant : tout ce que nous faisons est politique et c’est impossible d’y échapper. Il faut aussi que l’on s’aperçoive que, pour bien construire l’avenir, il est nécessaire de mieux comprendre le monde que nous habitons : c’est beaucoup plus improbable de faire des bons choix en ignorant la complexité qui nous entoure. Souvent on se croit beaucoup plus sage que ce que l’on l’est et cela est sans doute un des plus grands obstacles pour que l’on puisse combattre notre propre ignorance. Il faut devenir une espèce de super-homme nietzschéen, apprendre à explorer nos propres contradictions, à douter de nos propres convictions et à construire des nouvelles connaissances.

Tout ce que l’on vient de dire à propos des individus est sans doute très juste, mais nous ne sommes pas séparés de nos sociétés : cette distinction schématique peut être utile, mais elle est de fait fausse[vii]. Les restrictions que l’on a évoquées n’y sont pas pour rien et il est impossible de nier le poids des structures existantes. Contrairement à ce que défendent quelques courants naïfs de la psychologie, une chose est certaine : nous ne sommes pas complètement libres, vu qu’il y a toujours des contraintes[viii]. Le triomphe de l’ignorance politique est en elle-même un phénomène social, avec des causes et conséquences sociales, et, en tant que tel, doit être centralement – et sérieusement – étudiée par la sociologie. On y propose une approche dans les paragraphes suivants.

On peut caractériser l’ignorance comme le manque ou l’insuffisance de connaissances à propos d’un certain sujet et, par conséquence, comme une marque de l’échec d’un certain processus éducationnel ; en l’occurrence, l’existence d’une ignorance politique répandue confirme l’échec des processus d’apprentissage politique des individus. Ces processus, qui doivent être l’objet de la recherche sur l’ignorance, sont pourtant restés partiellement dans l’ombre pendant longtemps, à cause de la centralité de l’école dans les recherches sur l’éducation. Ont été ainsi en grande partie négligées les transmissions de savoirs accomplies dans d’autres sphères de la société.

On propose ainsi une approche qui ne se limite pas aux apprentissages accomplis dans le cadre d’une telle ou d’une autre institution prédéterminée, mais que, tout au contraire, centre ses efforts sur les actions des individus pour comprendre les processus au travers desquelles ils apprennent – ou pas. Cette démarche[ix] aura probablement à la fin le mérite d’expliquer d’une façon beaucoup plus claire les raisons d’une ignorance politique disséminée et de reconstituer ainsi quelles sont aujourd’hui les plus importantes « institutions » éducationnelles. Contrairement à ce que pense Duffy, on ferait le pari que tant l’école comme les médias y apparaîtraient comme centrales.

[i] L’enquête est disponible dans l’adresse électronique https://www.ipsos-mori.com/researchpublications/researcharchive/3466/Perceptions-are-not-reality-Things-the-world-gets-wrong.aspx. Les pays concernés ont été Allemagne, Australie, Belgique, Canada, Corée du Sud, Espagne, États-Unis, France, Grande Bretagne, Hongrie, Italie, Japon, Pologne et Suède.

[ii] Disponible en http://www.theguardian.com/news/datablog/2014/oct/29/todays-key-fact-you-are-probably-wrong-about-almost-everything#_=_.

[iii] En Grande Bretagne, par exemple, les enquêtes mensuelles d’Ipsos Mori sur les sujets les plus préoccupants pour les citoyens montrent que l’immigration occupe depuis des années les premières places mais que, depuis quelques mois particulièrement, elle est devenue la plus grande source d’inquiétude. Voir http://www.politicshome.com/uk/article/100532/ipsos_mori_race_immigration_the_most_important_issue_facing_britain_today.html et http://www.economist.com/news/britain/21635202-months-issues-index-again-sees-immigration-britons-biggest-woe-missing-benefits.

[iv]Disponible en http://theconversation.com/british-people-are-wrong-about-everything-heres-why-16018

[v] Selon la formule utilisé par la compagnie de recherche, disponible en http://www.ipsos.com/french/La_Difference_Ipsos.

[vi] Disponible en http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/oct/29/britons-not-ignorant-most-countries-facts-wrong

[vii] Norbert Elias aborde ce sujet d’une façon extrêmement intéressant dans « Qu’est-ce que la sociologie ? ».

[viii] Cela ne signifie pas, il faut le remarquer, que l’on puisse déduire directement et de manière déterministe nos comportements de ces structures. Une discussion intéressante sur ce sujet est faite par Cyril Lemieux dans l’article « Étudier la communication au XXIème siècle ».

[ix] Profondément inspirée de la critique de Bernard Lahire à la « misère de la division du travail sociologique » et de l’article de Cyril Lemieux déjà cité, cette approche ne saurait non plus refuser les contributions de la recherche en psychologie sociale et en sciences de l’éducation.