Reportage écrit par Julie López (reportage paru chez Plaza Pública le 11/02/2015). Traduit par José Guerra.

“Quédate” (« Reste »), la campagne que le gouvernement guatémaltèque a lancé en juillet 2014 afin de dissuader la migration de mineurs, s’est avérée un échec. Le gouvernement du Guatemala n’arrive pas à persuader des milliers de jeunes à rester dans le pays, au lieu de tenter de migrer vers le Mexique ou les États-Unis. Ces derniers continuent de s’évader faute d’opportunités et à cause de la pauvreté et d’un élément détonateur: la violence.

 

Le 22 décembre dernier, la responsable du Secrétariat du Bienêtre Social de la Présidence (SBS), Raquel Vielman, a dit que le Guatemala avait « réduit sa migration irrégulière (aux États-Unis) de 70% ». Cependant, les chiffres du Bureau de Douanes et Protection des Frontières des États-Unis (CBP, acronyme en anglais) indiquent le contraire.

Les autorités migratoires étasuniennes ont intercepté  17 057 enfants et adolescents guatémaltèques à leur frontière sud entre octobre 2013 et septembre 2014, « année fiscale 2014 » pour ce pays. Le chiffre est plus élevé que chacun des chiffres annuels des quatre dernières années fiscales antérieures (2010-2013). Mais, en plus, entre le 1er octobre et le 31 décembre 2014, les guatémaltèques ont été le groupe centraméricain le plus intercepté parmi les mineurs qui disaient voyager seuls, et parmi les « unités familiales » (qui rassemblent un mineur et un proche parent, ou accompagnateur, ainsi qu’une famille entière), d’après la CPB. Seulement pendant le dernier trimestre 2014, les autorités étasuniennes ont arrêté 2 746 enfants et adolescents guatémaltèques.

Tableau 1 Lopez

Entre octobre 2013 et mai 2014, moment de l’éclat de la crise des mineurs migrants aux États-Unis et du débordement de la capacité des refuges, les autorités de ce pays avaient intercepté près de 52 mille enfants et adolescents centraméricains. À ce moment-là, l’attention s’est focalisée au Honduras, puisque lors de l’année fiscale 2014 ont été arrêtés plus d’enfants et adolescents honduriens que d’autres pays centraméricains et du Mexique. Des données officielles indiquent que le Honduras a eu un taux d’homicides de 66 pour 100 000 habitants, mais des données extra officielles indiquent que le taux a été de 104.  (Rappel : l’Organisation Mondiale de la Santé qualifie « d’épidémie » un taux d’homicide dépassant les 10 morts pour 100 000 habitants).

Au Guatemala, la violence a diminué mais la migration de mineurs a augmenté. En 2010, le taux d’homicides a commencé à diminuer après avoir atteint 46 cas pour 100 000 habitants en 2009. En janvier 2015, le président guatémaltèque Otto Pérez Molina a affirmé que pendant son gouvernement (2012-2014)  le taux d’homicides est passé de 39 à 31 pour 100 000 habitants. Cependant, l’interception d’enfants et d’adolescents migrants guatémaltèques à la frontière sud des États-Unis a augmenté exponentiellement depuis 2009.

En juin 2014, les présidents du Guatemala et d’El Salvador, Otto Pérez Molina et Salvador Sánchez Cerén,  et un représentant du gouvernement hondurien, ont demandé une assistance économique aux États-Unis afin de stimuler le développement économique dans les zones à forte émigration. Par contre, ces gouvernements ont reçu des financements pour entreprendre des campagnes afin de dissuader la migration. Les États-Unis leur ont aussi demandé de diminuer la violence et la pauvreté.

Au Guatemala, le SBS a inauguré la campagne « Quédate » (« Reste ») : des messages à travers des affiches publicitaires et des moyens de communication, des écoles et des « consejos de desarrollo » (équivalent à une commune rurale) afin d’inciter les familles à ne pas envoyer leurs enfants au Nord. Le SBS a aussi offert la création de programmes de capacitation technique et des microcrédits dans les zones à forte émigration.

Le gouvernement guatémaltèque a annoncé le début de la campagne avec un plan pilote à San Marcos et Sololá (Ouest du pays), mais n’a pas encore divulgué les résultats du programme à l’exception de l’annonce de Vielman en ce qui concerne la diminution de « 70% de la migration irrégulière » de mineurs, qui ne s’accorde pas avec les chiffres de la CPB. Vielman assure que le SBS a créé 15 succursales départementales depuis 2012 pour s’occuper des mineurs en situation de risque, pour être des victimes de négligence, de maltraitance physique et émotionnelle, de violence intrafamiliale ou d’abus sexuel. D’après la fonctionnaire, les programmes du SBS s’occupent de 48 mille bénéficiaires, entre les mineurs et les familles. Nonobstant, l’effet ne se ressent pas dans les chiffres d’enfants et adolescents sans-papiers qui ont entrepris le chemin vers les Etats-Unis pendant le deuxième semestre de 2014.

De moins à plus

La baisse dans la migration d’honduriens, et la hausse dans celle des guatémaltèques a aussi été perçue à la Casa del Migrante (La Maison du Migrant) à Tecún Umán, San Marcos (frontière avec le Mexique), d’après Gemayel Fuentes, assesseur juridique dans ce refuge. Jusqu’en juin 2014, confirme Fuentes, les honduriens représentaient entre 35% et 40% des migrants qu’ils recevaient. Les suivaient les guatémaltèques avec un 33% puis dans des proportions plus infimes, les salvadoriens, les nicaraguayens et les cubains. Mais en novembre 2014, les guatémaltèques constituaient la majorité et la plupart d’entre eux provenaient de San Marcos, Huehuetenango, Quiché, Petén (tous ces département sont limitrophes avec le Mexique), Quetzaltenango, Escuintla (sud-ouest du pays), Jalapa, Jutiapa et la capitale (centre et est du pays).

La Maison du Migrant reçoit en moyenne entre 500 et 600 personnes par mois, entre migrants entreprenant la route vers les États-Unis et les déportés par la voie terrestre depuis le Mexique. Il n’existe pas une estimation du pourcentage de migrants qui traverse la frontière vers le Mexique via Tecún Umán, par rapport au total des migrants qui utilisent d’autres entrées. Mais les chiffres mensuels d’hébergés chez la Maison du Migrant représente entre une cinquième ou huitième part des déportés dans le pays par la voie aérienne.

B., un guatémaltèque originaire de Zacapa (est du pays) qui a tenté de rentrer illégalement au Texas, entre octobre et novembre 2014, a dit qu’il a observé moins de familles migrantes honduriennes ou salvadoriennes transiter par l’orient du Guatemala vers le Mexique. Il aussi vu peu d’adultes avec des enfants dans le trajet du Mexique vers les États-Unis. « On sait déjà quand est-ce que les familles vont là-bas (aux États-Unis) avec des enfants dans les bras, de cinq sept ans, voire des adolescents tous seuls, mais ce n’est plus comme avant », raconte B., qui jusqu’avant de voyager travaillait dans l’entreprise de bus Fuentes del Norte.

Pauvreté, axe de la migration

Pendant ladite crise des enfants migrants, la presse internationale a mis en exergue que la violence dans le triangle nord d’Amérique Centrale constituait la raison principale pour migrer. Mais quelques études indiquent que les causes sont multiples et varient d’une région à autre, dans un même pays, non seulement la violence.

Une étude de la Conférence Épiscopale des États-Unis, de novembre 2013, indique que d’un échantillon de 140 enfants du Mexique, Honduras, Guatemala et El Salvador, (en 2011),  74% a dit avoir migré pour rejoindre leur famille ou amitiés. Mais en plus, 46% a dit vouloir échapper de la violence, et autre 36% voulait travailler pour aider leurs familles. C’est-à-dire, la réunification familiale était un facteur principal pour migrer, qui s’est chevauché avec la violence ou la pauvreté, ou avec les deux.

En  2014, la sociologue étasunienne Elizabeth Kennedy a interviewé 322 mineurs à El Salvador. 90% a dit avoir au moins un parent proche aux États-Unis. Pour la moitié il s’agissait d’un ou des deux parents et seul un tiers a mentionné la réunification familiale comme raison pour migrer. D’après Kennedy, un nombre significatif des enfants salvadoriens, guatémaltèques, honduriens et mexicains craignent pour leur vie, même s’il migre « pour des raisons les unes par rapport aux autres qui comprennent réunification familiale, pauvreté extrême, travail, abus domestique et l’intention d’étudier ». Si une chose est claire avec ces études est le fait que la violence n’est pas la seule raison pour migrer, et que sa réduction ne garantit pas que les enfants et adolescents s’abstiennent de migrer.

L’ambassadeur du Guatemala aux États-Unis, Julio Ligorría, a insisté dans une interview auprès d’Univisión en juin 2014   sur le fait que la plupart des enfants migrait depuis l’occident du pays, à cause de la pauvreté et pas de la violence. Dans le Cabinet de Conseil Légal de la Procuratie des Droits de l’Homme (PDH), l’avocate María Eugenia Solís averti que le gouvernement n’a pas de chiffres pour appuyer la provenance des migrants pour des raisons de violence, surtout en ce qui concerne les mineurs, et que le nombre d’appels de plainte que reçoit cette institution ne reflète pas la dimension du problème de migration pour cause de violence (en incluant celle de genre).

Solís soutient que la violence ne va jamais déplacer la pauvreté comme principal facteur de migration, mais la violence est maintenant devenue un détonateur pour que les pauvres migrent. D’après l’avocate, les plus pauvres sont les plus vulnérables à la violence. Une étude de la Banque Mondiale et de l’Institut National de Statistique (INE, acronyme en espagnol) indique qu’en 2011, dans 44% des communes rurales,  75% de la population était pauvre. Un autre document de l’INE fixe l’incidence de la pauvreté totale en 53%.

En 2014, le journaliste salvadorien Óscar Martínez a écrit dans un article pour le magazine étasunien New Republic, que « le verbe correct n’est pas migrer mais fuir». Il fait référence aux familles qui sortent d’Amérique Centrale pour fuir les gangs juvéniles, faute de ressources pour se protéger ni d’endroit où aller.

À la Casa del Migrante, Fuentes affirme que la pauvreté est l’axe de la migration. Ce conseiller juridique assure qu’à l’occident, à l’orient et au nord du pays, les gens migrent en général à cause du manque des perspectives et d’opportunités. Mais à Escuintla (côte Pacifique du pays) et à la capitale, les personnes fuient généralement les gangs. En fait, pendant la dernière semaine de novembre 2014, une femme et ses enfants venant récemment de la capitale se sont hébergés chez eux à Tecún Umán. Cette famille a fui une clique qui les a menacé. Ils n’ont pas voulu en parler avec la presse. Fuentes dit qu’ils ont voulu à peine raconter au personnel du refuge ce qui s’était passé. « Ils étaient très effrayés », explique-t-il.

Des chiffres rouges

Le 10 janvier 2014 encore,  il y a eu deux mineurs parmi les victimes d’une fusillade dans une épicerie et vente de liqueurs à Villa Lobos, département de Guatemala (centre du pays). Un enfant de sept ans est mort, et une fille de dix ans a eu des coups de balles dans ses deux jambes. Parmi les victimes mortelles adultes, une d’entre elles a reçu sept balles. En 2014, le Ministère de Santé a révélé que Guatemala et Escuintla figurent parmi les sept départements (de 22) qui comptent avec les plus de morts violentes de mineurs, d’après les publications de presse, bien qu’ils sont aussi les plus peuplés et possèdent les taux d’homicides les plus élevés.

Dans tout le Guatemala, seulement entre le 1er janvier et le 3 octobre 2014, l’Institut National de Médicine Légiste (INACIF, acronyme en espagnol) a pratiqué 400 nécropsies de mineurs morts par des circonstances violentes. C’est-à-dire, en moyenne, un enfant ou adolescent est mort chaque 16 heures.

Une étude de l’Organisation Mondiale de la Santé indique que le Guatemala avait un des taux d’homicides par armes de feu les plus élevés en 2014, avec 86% (en dessous du Venezuela) qui reste supérieur à ceux du Honduras et d’El Salvador. D’après les données pour 2014 de l’INACIF, dans cette catégorie, les jeunes d’entre 15 et 19 ans sont le troisième groupe le plus vulnérable, soit 14% du total. Les mineurs de 15 ans représentent moins du 2%. Mais ceux âgés de 20 à 24 ans et ceux de 25 à 29 ans sont le groupe le plus touché, représentant 36% du total. La plupart des migrants reçus à la Maison du Migrant se trouve aussi dans ce rang d’âge.

En 2012, le Ministre de l’Intérieur Mauricio López Bonilla, a attribué la moitié des homicides à la violence des gangs. La moitié des crimes, disait-il, était causé par la violence perpétrée entre gangs. Le reste était, d’après lui, des victimes de rackets ou de vol par ces derniers, ou bien encore des personnes ayant été touchées par des balles perdues. Maintenant, en 2015, le président Otto Pérez Molina affirme que 40% des morts violentes correspondent aux rixes entre gangs, mais il n’a pas précisé s’il y a eu une variation dans les chiffres concernant les victimes des gangs.

Fuentes a dit que les familles centraméricaines qui recevaient de l’argent de leurs familles installées aux États-Unis, certaines avec des petits commerces pour tenir, étaient des cibles des rackets des gangs, ce qui les obligeait parfois de fuir le pays puisque ces familles ne pouvaient pas payer les sommes demandées par les gangs. Toutefois, un enquêteur de l’Unité Nationales contre le Développement des Gangs (acronyme en espagnol : PANDA) de la Police Nationale Civile (PNC), a indiqué que seul 10% des rackets sont perpétrés par des gangs, et le reste est commis, en général, par des connus voire des parents proches des victimes.

Le détective soutient que le nombre de rackets reportés en s’est réduite de 50% entre 2012 et 2014. Entre 2013 et 2014, le Ministère Public a exclue le racket des dix délits les plus dénoncés. Toutefois, la PDH a établi dans un rapport qu’en 2014,  le nombre d’homicides (de chauffeurs de bus, d’assistants de bus et d’usagers) à l’encontre du transport public a augmenté – la non-paie des rackets reste la principale cause. Il y a eu 418 cas, soit une centaine de plus qu’en 2013.

Mais le racket n’est pas le seul facteur causant la fuite de bon nombre de guatémaltèques. En septembre 2014, la PDF a divulgué le cas d’une femme qui a été interviewée à Saltillo, Coahuila (Mexique), qui a fui Villa Nueva (aux environs de la capitale guatémaltèque) avec ses filles de 3 et 5 ans. « Elle est partie parce que les maras (les gangs) voulaient la forcer à leur donner une de ses filles ou ils allaient la prendre à la force », a relaté Solís. Les gangs harcèlent les mineurs pour les recruter ou, dans le cas des filles, pour abuser sexuellement d’elles. Nonobstant, cet enquêteur soutient que ces cas sont rarement dénoncés.

« Nous recevons des plaintes de certaines zones ou les gangs harcèlent les enfants et adolescents quand ils sortent de chez eux ou reviennent », a révélé l’enquêteur de la PNC. « Nous nous rendons donc à l’endroit en question et nous capturons la personne pour qu’elle ne continue pas de molester ». D’après les chiffres de la PANDA, en novembre 2014 ils n’avaient que huit dénonciation de ce type – moins du 1% sur les près de 3000 cas sur lesquels ils enquêtent. Cependant, l’absence de dénonciation ne signifie pas que ce type d’actions soient disparus.

Parmi les chiffres de la police, quelques fausses dénonciations ressortent, d’après l’enquêteur de la police. « Il s’agit de dénonciations sans suite », explique-t-il. « Ils ne nous rappellent plus, ou le numéro de téléphone qu’ils laissent pour les contacter est annulé quand nous essayons de les joindre ». L’enquêteur croit que ces rapports sont fait pour avoir des constances de dénonciation qui permettent à la supposée victime de demander un asile aux États-Unis. Ces cas représentent moins du 10% reportées à la PNC. Il n’y a pas des données qui révèlent si le dénonciateur a rompu le contact avec la police à cause de sa sortie du pays.

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Migrants sur La Bestia – Sandra Sebastián

Subite migration massive et « mineurs non accompagnés »

Entre octobre 2013 et septembre 2014, le nombre de mineurs guatémaltèques et salvadoriens arrêtés à la frontière sud des États-Unis a doublé. Celui des honduriens a triplé, bien que celui des mexicains a diminué. Les autorités étasuniennes ont cru que si entre mai 2013 et juin 2014 ils avaient déjà intercepté 60 mille mineurs à la frontière sud, en décembre ils seraient 90 mille. Cette estimation ne s’est pas matérialisée. Mais ils ont reçu 74 942 centraméricains et mexicains. C’est-à-dire, 205 enfants et adolescents par jour, en moyenne.

Aucun évènement détonateur n’a été détecté en Amérique Centrale  pour expliquer cette hausse drastique entre 2013 et 2014, sauf, peut-être, l’annonce faite le 27 juin 2013 à propos de l’approbation de la réforme migratoire par le Sénat des États-Unis. La décision s’est fêtée puisque quelques leaders hispaniques aux États-Unis avaient anticipé que la Chambre des Représentants du Congrès allait aussi passer la réforme pour qu’elle devienne une loi les mois suivants. Mais, même si cela ne s’est jamais produit, la migration de mineurs a explosé.

La presse étasunienne a qualifié ces enfants migrants d’ « enfants non accompagnés » pour une raison : les autorités étasuniennes avaient indiqué que les enfants en question affirmaient avoir voyagé seuls depuis l’Amérique Centrale. Tout au long de la deuxième semaine de janvier 2015, le président Pérez Molina parlait encore de la réaction du gouvernement face à la crise des « mineurs non accompagnés ».

Pourtant, Solís a dit que le Procureur des Droits de l’Homme du Guatemala, Jorge de León,  a constaté qu’au Mexique « il n’y a eu aucun refuge où l’on ait vu un petit voyager tout seul ». D’après l’avocate, c’est un « pure mensonge » que les enfants aient voyagé seuls. À la Casa del Migrante, Fuentes a aussi affirmé que les mineurs qui arrivent à l’auberge sont toujours accompagnés d’un adulte : le père, la mère, ou un ami proche o de confiance de la famille.

Quand les protecteurs de ses enfants, ou les enfants eux-mêmes, sont victimes de la violence, certains parents qui se trouvent aux États-Unis sont obligés de retourner dans leur pays, affirme Fuentes. « Nous avons pris en charge beaucoup de migrants qui ont longtemps séjourné aux États-Unis, même avec des sollicitudes d’asile ou refuge (en cours), mais quand ils apprennent qu’un de leurs enfants a été assassiné, ils préfèrent perdre l’opportunité qu’ils ont (celui de régulariser leur statut migratoire) et vont chercher leurs autres enfants parce que parfois ils ne font pas confiance à d’autres personnes », a révélé le conseiller juridique. « Ils prennent des risques, mais ils reviennent (aux États-Unis) à leur escient, avec leurs enfants, peu importe ce qui va arriver sur le chemin ».

Fuentes dit que pères et enfants essayent de franchir la frontière ensemble, d’où que 2 501 unités familiales guatémaltèques, ou groupes composés d’au moins un mineur guatémaltèque et un adulte, aient été interceptées entre octobre et décembre 2014. Les unités familiales guatémaltèques ont doublé celles des mexicains et ont dépassé celles des salvadoriens et honduriens. Les mineurs qui disent être seuls ne voyagent pas avec leurs parents, mais avec un adulte en charge.

« Les enfants ont déjà été informés qu’ils doivent marcher seuls (en traversant la frontière), pour que les autorités migratoires étasuniennes aient plus de considérations, les emmènent dans des refuges et puissent ensuite chez leurs parents légalement établis dans ce pays du nord », a dit Fuentes à propos des mineurs qui voyagent avec un oncle, cousin ou ami de la famille. « La personne qui les emmène les laisse là où ils savent que des autorités migratoires seront présentes, pour qu’ensuite l’adulte essayer de traverser un point non autorisé ». Cela explique pourquoi, d’après Eric Olson, directeur adjoint du Programme pour l’Amérique Latine du Wilson Center, les enfants qui disent avoir voyagé seuls cherchent et se rendent à la patrouille des frontières étasunienne au lieu de fuir.

Solís dit que le Procureur De León a aussi constaté dans les auberges que « lorsque les enfants entrent aux États-Unis ils disent qu’ils vont tous seuls » pour être livrés à leurs parents, le temps de recevoir une convocation pour une audience devant une juge de migration qui décidera l’octroi d’asile.

La plupart des migrants mineurs que Fuentes observe à l’auberge situé à Tecún Umán, ont entre 15 et 17 ans, et rares sont ceux qui voyagent seuls.

Solís explique que l’insistance gouvernementale sur le fait que les mineurs voyageaient « non accompagnés »  a justifié l’intention de pénaliser les parents, comme l’ont annoncé la vice-présidente Roxana Baldetti et la Procureuse Générale de la Nation, Thelma Aldana. Le Procureur De León a critiqué l’Exécutif parce que l’Etat ne peut pas garantir la sécurité, éducation et santé des mineurs, mais a voulu punir les parents qui ont cherché améliorer les conditions de vie de leurs enfants.

Mexique, le plan B

Bien que la violence et les agressions au Mexique contre les migrants s’élèvent à des milliers de cas, entre disparus, kidnappés et assassinés, il y a des centraméricains qui essayent de trouver un refuge dans ce pays, d’après Fuentes.

« La plupart des guatémaltèques qui fuient la violence a de la famille au Guatemala, mais ils savent que les groupes de crime organisé ont des contacts au niveau national et international, et s’ils restent dans d’autres départements du pays, ils vont les trouver et pourraient finir tués », explique Fuentes. « Ils ne veulent même pas rester à la frontière, au Chiapas, puisque c’est trop près du Guatemala».

Ce conseiller juridique dit qu’entre un tiers et la moitié des migrants qui fuient la violence ne veulent qu’arriver au Mexique. Le reste préfère arriver aux États-Unis puisqu’il croit qu’il sera plus difficile de les localiser. D’après des publications de presse, entre janvier et septembre 2014, l’Etat mexicain a reçu 1 525 sollicitudes de refuge et en a donné 247. Les sollicitudes niées finissent en un retour volontaire, déportation ou en tentative de rester sans papiers au Mexique. D’après la Direction Générale de Migration du Guatemala, 45 114 guatémaltèques ont été déportés par la voie terrestre depuis le Mexique en 2014. Ce chiffre, d’après le SBS, inclut 4 062 enfants et adolescents.

Une lumière au bout du tunnel ?

Le 14 novembre 2014, les présidents du Guatemala, d’El Salvador et du Honduras, et la Banque Interaméricaine de Développement (BID) ont annoncé la mise en place de l’Alliance pour la Prospérité, afin d’améliorer la situation socio-économique  dans les zones du triangle nord centraméricain et ainsi réduire la migration vers les États-Unis. Le programme promeut la reddition des comptes  et gestion par résultats, mais il s’agit d’un d’une exécution à 5 ou 10 ans long terme, que requiert des fonds étatiques, privés et d’autres instances non spécifiées. Dans les cinq dernières années le BID, qui sera le secrétaire technique de l’alliance, a emprunté au moins 3 milliards de dollars étasuniens à la région pour des projets de développement.

En outre, le 29 janvier 2015, le président des États-Unis Barack Obama a annoncé qu’il allait demander l’approbation d’un milliards de dollars « pour l’année fiscale 2016 » (octobre 2015-septembre 2016) pour « promouvoir la prospérité et l’intégration économique d’Amérique Centrale, améliorer la sécurité des citoyens et promouvoir une meilleure gouvernance ». Cette somme représente trois fois ce que les États-Unis destinent annuellement à la région, et doit être approuvé par le Congrès étasunien.

Pendant ce temps, les mineurs qui ont essayé de rentrer aux États-Unis sans documents attendent encore qu’une cour migratoire résout leurs sollicitudes d’asile. D’après des données officielles, vers la fin novembre 2014, près de 56 828 mineurs qui sont restés dans des refuges ont été livrés à leurs familles et ils attendaient leur première audience avec un juge de migration ou la décision finale du juge. La plupart attend encore une résolution de leur cas, d’après Jennifer Podkul, avocate spécialisée dans les cas migratoires de mineurs et employée de l’ONG étasunienne Women’s Refugee Commission.

Les antécédents sur l’octroi  d’asile entre 2005 et 2014 ne sont pas décourageants. Dans les cas des jeunes, 47% des demandeurs d’asile qui avaient un avocat l’a eu, et seul 10% de ceux qui n’avaient pas d’assistance juridique.

Les mineurs qui n’ont pas de famille aux États-Unis ne sont éligibles que pour le statut de réfugié s’il y a des évidences démontrant qu’ils ont été victimes d’abus domestique ou traite de personnes. Les moins fortunés sont déportés, comme la plupart des adultes.

B., qui tourne aux alentours de la trentaine, a passé à peine 48 heures aux États-Unis. Le 26 novembre 2014 il a été surpris « in fraganti » quand il sautait le mur de la frontière à McAllen, Texas. Il ne savait même pas que six jours auparavant Obama avait annoncé une action exécutive qui pourrait aider à régulariser la situation de milliers de migrants sans-papiers qui sont rentrés aux États-Unis avant 2010. B. a appris de l’action exécutive le jour de sa déportation, quand un journaliste lui a demandé sur le sujet. B. a seulement haussé les épaules.

B. a été un des 2516 guatémaltèques déportés par voie aérienne en novembre 2014, sur un total de 51 157 pour toute l’année 2014, d’après la Direction Générale de Migration. Parmi eux, 109 mineurs selon le SBS. Avec les déportés par voie terrestre depuis le Mexique, le tout fait 96 271.

Fuentes affirme que qu’au moins un tiers des déportés tente sa chance de revenir aux États-Unis. Les uns, parce qu’ils avaient plus de 25 ans de vivre aux États-Unis où ils ont laissé femme et enfants et ils n’ont plus personne au Guatemala. Les autres, pour rentabiliser l’argent donné aux « coyotes » (passeurs de migrants), qui peut couvrir jusqu’à trois tentatives de traverser la frontière. B., cependant, dit qu’il ne pense pas faire un autre essai. Il est resté désenchanté.

Le 28 novembre 2014, aux environs de la Force Aérienne, dans le XIIIe arrondissement (où atterrissent les vols des déportés), B. essaye de savoir quel autobus prendre pour arriver au terminus du IV arrondissement de la capitale et y chercher un autre bus pour se rendre à Zacapa. L’accompagnait un autre déporté : un jeune de 20 ans originaire d’Esquipulas, Chiquimula, où il travaillait comme assistant dans un supermarché avant d’entreprendre son voyage. Il semblait être le déporté le plus jeune de ce jour-là s’il n’y avait pas eu un autre jeune grand d’à peine un mètre et demi, avec une bouche timide rejoignant les commissures des lèvres. Il affirmait avoir 18 ans. Mais il ne semblait pas très convaincu. Il appelait depuis un téléphone public pour assurer sa rencontre avec un parent proche pendant son trajet vers le Quiché (ouest du pays). Il a seulement raccroché, et avec un autre déporté (plus âgé), il se retourna brutalement et en quelques secondes ils se perdirent parmi les piétons de l’avenue Hincapié. Ils ne souriaient pas, comme aucun autre déporté ne souriait  ce jour-là.