La réaction au massacre de la rédaction de Charlie Hebdo a été nationale puis mondiale, avec deux manifestations organisées immédiatement le 7 janvier, puis le dimanche suivant, le 11 janvier : un nombre record de participants occupent les rues de Paris. Des dirigeants politiques y font quelques pas, en signe de solidarité et de condamnation des attaques. Un slogan est lancé par Internet : « Je suis Charlie », et peu après un contre-slogan « Je ne suis pas Charlie ». Mon travail porte sur ce débat qui a suivi, du point de vue des intellectuels iraniens, sous la thématique de la liberté d’expression.

Texte par Shahnaz Ojaghi


       La réaction au massacre de la rédaction de Charlie Hebdo a été nationale puis mondiale, avec deux manifestations organisées immédiatement le 7 janvier, puis le dimanche suivant, le 11 janvier : un nombre record de participants occupent les rues de Paris. Des dirigeants politiques y font quelques pas, en signe de solidarité et de condamnation des attaques.

       Un slogan est lancé par Internet : « Je suis Charlie », et peu après un contre-slogan « Je ne suis pas Charlie ». Tout en condamnant l’attaque, les autorités et intellectuels prennent position par rapport au magazine satirique, au contexte français ou international, au « monde musulman » en situation de crises ou de guerre.

       Mon travail porte sur ce débat qui a suivi, du point de vue des intellectuels iraniens, et sous la thématique de la liberté d’expression. Mes dernières recherches touchent à la question de la migration, et de la « fuite des cerveaux » hors de la République Islamique d’Iran. Une des raisons importantes de cette fuite est le manque de libertés sur place (notamment pour les femmes).

       Les intellectuels (ces « cerveaux » qui ont fui) représentent, depuis l’étranger, une part active des réseaux sociaux. Ils sont très « suivis », et ont une résonance avec de nombreuses personnes, qui commentent leurs activités et les retransmettent (les « partagent »), même si quantifier cette influence est difficile (quelques milliers de « fans » ou « amis », par exemple, sur les pages facebook).

       Quelle est l’approche des différents intellectuels iraniens ? Elle est d’abord un positionnement par rapport au magazine lui-même :

– D’un côté, la sympathie avec l’approche de Charlie Hebdo, avec la liberté d’expression comprise dans un sens façon réaliste (notons que nos enquêtés partagent le même métier : Neyestani est dessinateur, a été publié à une occasion au moins par Charlie, Ramézanpour et Yazdândjou sont journalistes, ont été directeurs de publication)

– D’un autre côté, la critique à l’égard de Charlie Hebdo comme publication satirique.

       Deux thèmes supplémentaires s’ajoutent à ce premier découpage (sympathie contre critique) :

– La définition de la liberté d’expression (en théorie et en pratique),

– et les interprétations sociologiques possibles d’un tel événement.

       Sur un concept comme “la liberté” la pratique voit les opinions se différencier rapidement, comme on peut le défendre de façon un peu caricaturale : « On commence à poser des limites, à poser des conditions, il n’y a pas de raisons que ça s’arrête. Chaque personne pose ses propres limitations à la liberté, comme l’ont fait Hitler, Staline, Khomeiny, Khameneï. » (Ramézanpour)

       (Neyestani) « Où est la limite du respect ? Pour moi, si c’est uniquement pour les groupes importants, alors on doit respecter les musulmans, les Juifs et les chrétiens, mais pas les bahà’is, qui sont minoritaires. Pour moi, “où” cette idéologie place la limite n’est pas clair. »

       Il y a sans doute une différence notable entre intellectuels iraniens à l’intérieur de l’Iran et vivant en exil, comme ceux que nous avons questionnés. Comme le soulignent M. Neyestani et Ramézanpour, la situation dans un pays dont non seulement le « gouvernement », mais le système, le régime même, est religieux impose ses contraintes aux penseurs, en fait à tout type de travail intellectuel.

       Le phénomène général est celui des intellectuels : ils ont pris Charlie comme exemple, non par esprit de corporation (car nos enquêtés travaillent ou ont travaillé dans la presse) mais comme un cas cristallisant les problèmes de la liberté d’expression.

       Si personne ne justifie le terrorisme, on peut noter une différence entre les arguments des critiques et ceux des défenseurs de Charlie : les critiques mettent en avant la comparaison (minorités musulmanes en regard d’autres minorités, ou d’autres groupes d’intérêts). Cette comparaison se fait souvent au détriment des termes comparés (l’Occident et les pays musulmans opposés comme des « blocs » ; « les musulmans » seraient une communauté en France, et « les Juifs » une autre ; ou encore, les Juifs sont une religion opposée, qui a su mieux se protéger des attaques) : autrement dit la comparaison cache parfois une essentialisation.

       Dans cette essentialisation, « les musulmans » sont perçus comme « plus sensibles, plus fragiles » que d’autres (souvent les dessins du Prophète sont comparés avec « l’insulte d’un membre de la famille »), mais moins protégés par la loi (par rapport aux lois sur le négationnisme, qui sont censés protéger les Juifs, et font de l’Holocauste un événement « sacré »). Mais cette idée n’est pas innocente : cette « infantilisation » fait même partie du discours standard des régimes oppressifs qui constituent le Moyen-Orient actuellement. La nécessité d’un « homme fort » (un militaire), ou, ailleurs, d’une élite (religieuse, comme en Iran), au pouvoir vient de l’incapacité de la communauté à se prendre elle-même en charge politiquement ; Karl Marx écrivait déjà, en 1842, que « le combat contre la liberté de la presse doit défendre la thèse de l’immaturité permanente de la race humaine » (“Liberté de la presse et liberté humaine” ; c’est moi qui souligne). La « fragilité » d’une communauté, comme défense contre toute critique, est donc une idée fondamentalement anti-démocratique.

       Pour les défenseurs de l’approche satirique, au contraire, le contexte est plus important : la tradition historique de tolérance n’est pas un fait donné, mais une pratique de plusieurs siècles, suite à de sanglantes guerres, puis a été l’objet de batailles juridiques, jusqu’à aujourd’hui. Ici, la pensée doit puiser dans l’histoire et dans la sociologie, mais une sociologie engagée (liée aussi à la présence même des intellectuels en diaspora) : pour Ramézanpour, la simplification vient du discours du régime islamique iranien (qui invoque régulièrement ses « ennemis »), mais influence les intellectuels sur place, même ceux qui prennent leurs distances du régime.

       En regard de cela, la pensée de quelqu’un comme M. Neyestani est alimentée de sa pratique : lui connaissait la rédaction, et met en avant que la place d’une publication satirique de gauche n’est pas donnée dans un régime démocratique (« Je pense que les critiques ne connaissent pas le magazine Charlie, et parlent sans connaissance de cause. Ils ont juste vu une série de dessins, ceux sur Mahomet, mais ne connaissent, ni ne comprennent, le concept du magazine… »).

       Il met aussi en avant le fait que différents groupes, sportifs ou culturels, peuvent réagir violemment à ce qu’ils perçoivent comme des attaques, et placeront leurs « ligne rouge » différemment. Par contraste, toute approche qui juge que le religieux est la limite à ne pas franchir, le sacré un point « sensible », accepte tacitement les arguments des religieux eux-mêmes. « Pourquoi respecter quelque chose de métaphysique, et privilégier le religieux ? Les religieux ne respectent pas en retour les laïcs, ni les principes laïcs. » Pour Ramézanpour par exemple, il existe un courant de pensée qui veut défendre la religion en se faisant passer pour non-religieux.

       On peut donc défendre, par rapport à trois groupes (défenseurs de l’approche satirique, critiques laïques adressées à Charlie Hebdo, critiques religieuses), une approche qui puise à la fois dans l’histoire, dans la sociologie (une forme de sociologie qui prend en compte les vécus et les ressentis des différents acteurs ; mais informée par l’histoire, comme l’approche “mezzo” préconisée par la sociologue Nancy Green), et dans les pratiques de ces acteurs mêmes. Le choix que nous avons fait tente de concilier ces sources : mes enquêtés, vivant en diaspora, ou sous le statut de réfugié, connaissent à la fois un régime « religieux » et un ou plusieurs pays démocratiques et surtout laïques. Sensibles à la « couleur » sociologique des événements, ils ont en plus une pratique vécue du journalisme, et de la confrontation avec la liberté d’expression ou son absence. La censure et la répression font partie de leur histoire personnelle, mais dans chaque cas elle ne les empêche pas d’avoir une distance critique avec leur pays d’accueil, bien que la situation y soit comparativement meilleure.